
(Simon Hoffman - Evaneos.com)
Les Vazimba des Hauts-Plateaux n'avaient encore eu aucun contact avec l'extérieur, ou si peu.
Les Makoa, esclaves abandonnés sur la Côte Ouest, ne se réadaptaient que péniblement aux conditions locales. Les zébus, la plupart à l'état sauvage, étaient attrapés par qui le voulait, le pouvait.
De rares pêcheurs dans la baie de Bombetoka aux eaux bourbeuses, quelques villages disséminés à l'intérieur où l'élevage s'organisait.
Et, au large, de temps à autre, un brigantin portugais aux voiles carrées ou une goélette hollandaise à quatre mâts, jetait l'ancre à quelques encablures de la côte hérissée de palétuviers.

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Premiers navires européens croisant dans le canal de Mozambique, à la recherche de points d'eau et de commerce surtout. Le renouvellement de vivres, telle la viande fraîche, n'était pas dédaigné non plus, les boîtes de conserves étant encore en gestation dans le futur.
Dans des canots encombrés de futaille, un groupe de Hollandais au parler rugueux accosta à côté de pirogues rudimentaires échouées sur le sable.
Des cases de roseaux s'abritaient sous des cocotiers échevelés, les gros yeux ronds de leurs noix semblant être des vigies en haut de mâtures sans navire.
Un individu bronzé, enturbanné de jaune, accourut au-devant des matelots barbus s'ensablant jusqu'aux chevilles en roulant leurs tonneaux de chêne.
C'était un Daoudi, de la secte ismailienne, venu précédemment de la côte orientale, de l'île de Zanzibar, où émigrèrent les Hindous jadis, déjà à l'affût de commerce. Le Bohra, « commerçant Daoudi », s'était fait débarquer et ce fut ainsi un des tout premiers comptoirs de la côte Ouest majungaise, assez fréquentée à cette époque, vu la proximité des îles Comores, de Zanzibar et du continent africain que touchaient de nombreux boutres de tout gabarit.
Lorsqu'un brick montait à l'horizon marin de ses hautes voiles, il y avait toujours de l'agitation dans les villages de l'intérieur où l'on rassemblait hâtivement des bêtes à cornes, à plumes, pour des échanges apparemment fructueux, du moins excitants: toute la grosse quincaillerie-verroterie étant pratiquement inconnue, donc très prisée.
Manonga regroupa des zébus harcelés de mouches pendant que sa femme lui recommandait de lui rapporter un peigne : « Tu sais, ça passe bien dans les cheveux ». Déjà coquettes, en ce temps-là.

Dama Damanitra - Madagasyart.com
- Mais, avec tout ce monde qu'il y aura, ce va-et-vient, je risque d'oublier.
- Oh, toi alors !
Et, comme le crépuscule tombait, tiède et violet, elle lui dit : « Tu vois, pour ne pas oublier, tu regarderas le ciel, là, la lune comme un croissant, comme un peigne, ainsi tu te rappelleras aussitôt, hein.»
- Oui, c'est facile.
Et il piqua son bétail, piétinant dans la poussière, vers la côte qui s'animait. Il vendit ses zébus facilement, se drapa dans du tissu fortement coloré que le Bohra lui avait cédé, aida les marins à pousser les fûts emplis d'eau trouble sur les embarcations basculantes, but de l'eau blanche, chaude à la gorge, qui rosissait ses frustes pensées et alourdissait son crâne à l'aube, au réveil.
Enfin, les voiles hissées, tendues par un vent de terre, les hommes aux yeux bleus s'éloignèrent de la mangrove côtière sur laquelle séchait le limon du fleuve voisin.

Le Daoudi empilait des caisses au fond de sa case-boutique, les gens de l'intérieur s'en retournaient, les traits tirés, chargés de pacotilles cliquetantes.
Une dizaine de jours s'étaient écoulés depuis et Manonga, qui attendait le soir où il fait moins chaud pour retourner à son tour chez lui, se creusait pour l'instant le cerveau encore embrumé au sujet d'une commission, donnée par sa femme, dont il ne se souvenait absolument plus.
La nuit tomba et le jour se fit brutalement à son esprit. Elle lui avait dit de regarder le ciel; il vit l'astre lunaire, qui, ayant évolué depuis leur séparation, était devenu tout rond, joufflu, brillant.
« Elle m'avait bien parlé de la lune ; ça y est, j'y suis.»
Il pénétra chez le Bohra qui nettoyait des coquillages à la lueur d'une fumeuse bougie et demanda un objet tout rond qui pendait dans la pénombre avec un pâle reflet : c'était un miroir.
Satisfait, la conscience apaisée, il marcha toute la nuit durant pour atteindre son village aux premiers rayons de soleil.
Sa femme l'attendait, et avant toute chose lui demanda s'il avait sa commission. Il lui tendit, rayonnant, le rond miroir glacé, ce qui la laissa stupéfaite.
- Qu'est-ce que cela? Ce n'est pas un peigne.
- Mais tu m'avais dit...
Il n'eut pas le loisir de poursuivre: sa femme, ayant regardé dans le miroir, éclata en sanglots, pour s'enfuir aussitôt, en direction de la case de sa mère, à l'orée du bush, là-bas.
Manonga, se gratta la tête, perplexe, et soupira : Ah ces femmes !

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La mère, surgissant du réduit aux cris de sa fille, l'écouta lui dire que Manonga voulait la quitter.
«Tiens, regarde, il a amené l'image de sa nouvelle femme.»
Elle lui tendit le miroir où elle s'était vue. Premiers miroirs, premières déceptions.
La mère, ratatinée, les cheveux en grisaille, prit l'objet dans ses mains, le tourna en tous sens, puis fixement le contempla.
Enfin elle éclata de rire, rassura sa fille ébahie en lui disant affectueusement :
« Toi, tu es jeune et belle, calme-toi ! »
Elle regarda à nouveau la glace :
« Tu ne risques rien, c'est une toute petite vieille qu'il a ramenée de la côte ».
Louis Szumski