L' « Eridan » fendait la mer lisse. Son dernier voyage, il n'était plus que bon pour la ferraille ; les nombreux incidents mécaniques de cette traversée le prouvaient une fois de plus.
Melny à l'arrière-pont, préparait sa frêle valise de carton. Il n'était riche que d'espoir et l'horizon barré de montagnes violettes l'excitait passablement. Les taches blanches de Tamatave apparurent à leur tour : le port, la douane, des grilles noires et hautes. Il ne put se retenir de regarder où elles prenaient fin. Non, cette île n'était pas comme une prison, ce n'était que l'enclos de la douane. Plus loin les plages de sable jaune et rien qu'un mur d'air chaud.
Melny redescendit dans la cale, où, parmi les sacs de ciment savamment entassés, de tôles ondulées et de caisses malodorantes, d'autres passagers s'agitaient pendant que le navire s'immobilisait. Le minuscule Indien à lunettes cerclées d'or avait fini de coudre à l'intérieur de sa chemise des liasses de dollars et de livres sterling. Il était monté à Dar-Es-Salam. Melny n'y prêta pas attention. Il s'agissait sans doute d'un trafic de devises. Qu'il mette là ses billets ou ailleurs, cela ne pouvait le préoccuper. Une famille comorienne nouait définitivement des ballots sans cesse entr'ouverts en mangeant sans hâte les dernières noix de coco qu'elle avait embarquées à Moroni. Un vieux grec au nez d'aigle et tempes grisonnantes tirait un sac marin de la couchette de planches ; lui, avait toujours dormi sur le pont, il venait prendre le commandement d'un boutre à moteur. « Ça marche à la voile aussi ; faire du fret le long des côtes africaines et malgaches ». Melny l'avait écouté, non sans envie car lui, il allait où !
Le navire, accosté au quai portait le nom d'une étoile ; il y voyait un bon signe. Pourquoi pas ! Le quai grouillait de monde ; la passerelle installée à peine était déjà envahie dans les deux sens.
« Vous allez à Madagascar ! »
Et où croyez-vous donc, ailleurs. Melny allait répondre en se retournant mais se retint, surpris devant un Chinois grimaçant qui l'avait interpellé. D'où sortait-il celui-là ; probablement venait-il de monter à bord. Il avait une serviette volumineuse sous le bras.
« C'est la première fois ».
Melny dans le plaisir éphémère du débarquement lui dit que oui alors qu'en d'autres temps et lieux il lui aurait plutôt répondu vertement de quoi se mêlait-il. Après un coup d'œil sur la valise plutôt minable, le Chinois poursuivit : « je suis étranger et embêté parce qu'un ami vient de m'apporter des cigarettes ; deux cartouches de « gauloises » ; il travaille à bord et ne peut pas descendre étant pris par son service ; les Chinois doivent payer très cher la taxe à la douane pour les cigarettes ; oh! mais je vous donnerai un bon cadeau, pour vous c'est facile, vous n'êtes pas étranger ici, personne ne vous demandera rien, si, si, je connais bien. »
Abasourdi et excédé par ce bavardage, Melny avait hâte de quitter le bateau, la cale où maintenant ils se trouvaient seuls, tous deux, dans l'ombre de l'étroite échelle, comme par hasard, comme des conspirateurs. Il sourit à cette pensée.
Le Chinois interpréta cela comme un acquiescement et sortit de sa serviette deux cartouches, effectivement de cigarettes. Melny l'interrompit de la main, mais le Chinois lui tendait déjà de l'autre quelques billets froissés.
- Je vous donne ça d'avance. Une fois à terre, vous prendrez un taxi blanc qui vous attendra, il vous mènera chez moi, vous me rendez les cigarettes et je vous donne encore une somme équivalente ; vous ne risquez rien, absolument, sinon vous pensez bien que je ne le ferai pas : vous créer des embêtements alors que je ne vous connais pas, ha ! ha !
Bien sûr, sinon il ne comprenait pas. Melny cessa vite d'être perplexe en chassant ses derniers scrupules ; et puis, de l'argent, il en avait besoin, il en avait toujours besoin. Rendre service à ce Chinois sans gêne quand même ! Bah ! ce n'est plus l'Europe. Et il augurait avec optimisme ses premiers pas sur le sol de l'Ile Heureuse.
Le Chinois n'était déjà plus là, pendant qu'il tassait son linge dans la valise pour y placer les deux cartouches ; curieusement pesantes ces cigarettes lui semblait-il mais il ne s'arrêta pas à cet infime détail ni à cet autre qui aurait dû éveiller son attention ; la somme remise et celle promise dépassaient largement le prix des quarante paquets de « gauloises » qu'il transportait.
Frais débarqué, sortant pour la première fois de la grisaille métropolitaine, Melny descendit la passerelle dans le soleil lumineux.
- Rien à déclarer !
Melny ouvrit machinalement sa valise comme ses voisins. Le douanier le scruta, pas méchamment : « c'est bien pour vous ces cigarettes ?»
- Oui quelques paquets de gauloises fraîches !
- C'est de trop, mais enfin, c'est la première fois hein ! et il mit une croix blanche sur la valise. Il pouvait passer.
Dépassant les grilles rébarbatives de la douane par le portail ouvert, il aperçut le taxi blanc éblouissant tout de suite, à quelques dizaines de mètres sous un cocotier penché, ainsi que le Chinois qui paraissait l'attendre sur le trottoir, accompagné d'un monsieur, les yeux à l'abri de lunettes de soleil.
« Il n’a pas dû avoir confiance », songea-t-il.
Le Chinois regardait fixement le bout de ses souliers noirs. Melny se dirigea vers eux, remarquant que ce Chinois pourrait faire une mine moins déconfite tout de même ! A moins que ce ne soit la seconde partie de l'argent promise qui ne le tracassasse. Evidemment, c'est payer cher le paquet de « gauloises ».
« Teh, je vous rends vos cigarettes puisque vous m ' attendez, pas trop confiance, hein ! » Melny en disant cela lui sourit ironiquement et s'aperçut que le Chinois regardait maintenant un point dans le ciel, pendant que de la valise au sol il sortait les deux cartouches bleus et argent.
Ce fut le monsieur qui l'accompagnait qui s'en saisit et un autre vint les rejoindre en traversant la route goudronnée et molle.
« Suivez-nous ». Melny ébahi : « mais, la douane c'est fini ». Il se retrouva au commissariat central ce qui n'était pas du tout la même chose. Le Chinois l'ignorait, regardant maintenant le mur où le plan de la ville, en rose et noir, formait des dessins géométriques. Intéressant peut-être ce plan : « mais enfin quoi ! » tempêta Melny.
D'une cartouche ouverte, le commissaire extraya un paquet de cigarette, l'ouvrit et en fit tomber de la poudre blanche comme du sel fin, au grand étonnement de Melny :
« de l'héroine ».
Melny tournait dans sa cellule et les courts barreaux épais de la lucarne lui rappelaient les gros et longs de la douane sur lesquels son regard s'était attardé ; pressentiment !
Pour le moment, il était bel et bien inculpé de trafic de stupéfiants. Le Chinois, depuis fort longtemps pisté, avait toujours déjoué la police ; il visitait les bateaux, en revenait les mains vides et pourtant l'on savait pertinemment qu'il fournissait de l'opium et de l'héroïne aux grands fumeurs de la ville, surtout dans le milieu chinois dont la colonie était fort importante.
L'astuce enfin avait été éventée. De naïfs passagers lui passaient la marchandise, « recrutés » généralement parmi ceux de l'entrepont, pauvres, donc plus facilement accessibles à des propositions d'argent.
Melny subit de nombreux, interminables interrogatoires. Qu'il n'avait été qu'un instrument inconscient fut évident, mais ce flagrant délit de transport de stupéfiants pourrait lui coûter un très long séjour à l'ombre, où tous ses rêves, ses projets se dissoudraient. Des cieux purs du soleil d'or fluide, des paysages vastes et colorés il n'en connaissait rien, ou à peine quelques centimètres carrés se dessinant dans la lucarne. Dix mille kilomètres sur «l'Eridan », cette étoile que les marins du passé pointaient sur leur route du Sud, de l'Australie, étant un guide précieux pour la navigation; cette étoile dont le nom peint sur les flancs du vieux navire était comme une garantie de sécurité. Garantie trouée où il passa au travers.
Manger, excréter, dormir, se lever, tel fut son monde durant d'interminables mois. N'était-ce pas le sort du monde entier ! La liberté en plus. Mais quelle liberté. Il sortit amaigri et pâle, ironie du sort, grâce aux circonstances atténuantes qu'il bénéficia et, parmi toutes les peaux bronzées qui l'environnaient, il faisait une petite tâche blanchâtre jusque dans le compartiment du train qui l'emportait vers les Plateaux, vers Tananarive.
Paysages verts, paysages rouges et des tunnels effaçant le ciel bleu. Des rizières et les bosses de zébus ; des cochons noirs regardant passer les wagons. La gare, impersonnelle, et la bousculade comme dans toutes les gares, à la descente du train.
Melny laissa partir les gens pressés qui de toute façon étaient obligés d'attendre leur tour au guichet encombré. Il vérifia sa valise légère, tapota son pécule insignifiant et rejoignit le guichet de sortie en croisant un couple de Chinois descendu des premières classes. Le regard qu'il leur adressa leur eut coupé toute envie de s'adresser à lui s'ils en avaient eu l'intention. Mais, dans le hall des voyageurs, il observa les embrassades avec d'autres Chinois venus les attendre. D'honnêtes commerçants en visite sans doute ! Il se vit bientôt seul parmi les employés de la gare vaquant dans l'indifférence. Il remonta l'avenue, prenant les arcades, leur ombre, pour éviter le soleil encore haut.
Il trouva facilement un emploi, le pays étant en une période de développement, et sa licence en droit l'y aida. La vie, la ville l'enchantèrent à ses débuts. Tout lui était nouveau aussi. Jusqu'aux filles d'une beauté locale non sans charmes qu'il savait apprécier.
Célibataire porté par la foule, ses loisirs n'étaient pas tant imprégnés par sa volonté que par le gré du hasard et d'un lieu à un autre des habitudes s'imposaient insensiblement. Ainsi à l'Hôtel des Rocs on louait des chambres discrètement et même, lorsqu'il fut bien « situé » par le tenancier, une jeune fille dans une tenue adorablement indécente attendait avec toute sa langueur sur le lit ; tout à payer bien entendu. Melny croyait bien s'entendre avec le gérant trapu qui, lui, ne se chargeait que de le plumer consciencieusement.
Hôtel de second ordre, il ne s'agissait pas de retrouver des élites intellectuelles dans les parages mais plutôt vers minuit, une heure du matin, dans la salle de danse enfumée, des verres cassés et des coups donnés parmi des filles faussement effarouchées. Le gérant portait sur son visage un passé douteux. Sûrement ancien maquereau ou autre dérivé de cet emploi. Il dut arriver à Madagascar en un temps devenu certainement brûlant pour lui en métropole et le casier judiciaire ne lui fut probablement pas demandé lorsqu'il s'installa hôtelier dans un faubourg de Tananarive.
- Alors Melny qu'est-ce que vous prenez ?
- Un cognac à l'eau.
La fin du mois gonflait la poche de son veston, d'un salaire perçu quelques heures plus tôt ; ne virant jamais rien à la banque. Dépensier qu'il était.
Le gérant aux petits yeux porcins, sembla trouver sa victime à point. Pigalle, ses ruelles grimpantes, ses bordels. Il lui arrivait d'avoir une lueur de nostalgie dans le regard lui donnant une face malheureuse et inquiétante à la fois.
- Dites, ça ne vous dirait rien une petite fille du tonnerre, un peu plus cher que d'habitude, mais faut voir.
Les sens de Melny commandaient dans ces cas-là.
- D'accord, attends tout à l'heure, tiens sers-moi encore un cognac ; t'en prends un aussi ?
Le gérant qui se faisait tutoyer acquiesça, versa et reprit : « vous ne la verrez pas dans la salle, il y aurait trop de risques ; dites-moi si vous êtes d'accord, je ferai le nécessaire, car elle est encore bien jeune, mais vous êtes discret, pas d'histoires avec vous, on s'arrangera pour le prix après, d'accord !»
Melny habitué depuis peu à ces offres ne tiqua pas, après tout il y laissait pas mal d'argent dans cette boîte. On voulait le « soigner ». Il trouva cela tout naturel et, tard dans la nuit, saturé de cognac et de fumée, il monta à l'étage dans la chambre qui lui était habituellement réservée.
La lampe de chevet, seule allumée, éclairait un corps jeune, sans hanches presque, aux seins dorés, du volume des citrons verts et durs du pays ; dans le visage brillaient deux yeux noirs à peine effrayés, plutôt curieux ; des dents sainement blanches luisaient sur une bouche entr’ouverte et d'une troublante sensualité dans sa précocité.
Melny échauffé se déshabilla hâtivement, prit le jeune corps dans ses bras qui, de suite, se modela étroitement à lui.
Elle a déjà fait ses classes, songea-t-il, mais sa jeunesse était encore si fraîche. Ses caresses le confirmèrent dans son opinion. On n'allait pas tout de même lui fournir des vierges maintenant. A cette pensée, des bruits s'élevèrent dans l'escalier, vaguement distincts, comme des murmures, des cris étouffés. Cela arrivait si fréquemment dans les couloirs de cet hôtel qu'il n'en porta pas plus attention même lorsque le vacarme parvint à la hauteur de sa porte juste poussée.
Celle-ci s'ouvrit à sa grande stupéfaction et deux femmes entrèrent, celle du gérant et une inconnue, genre matrone furibonde. Il était trois heures du matin. Le gérant surgit à son tour, l'air ennuyé, montrant du doigt la grosse femme en haussant les épaules d'un geste d'impuissance. La fille avait jailli du lit et se rhabillait précipitamment. Dans un langage rapide et heurté la femme s'adressait tour à tour à Melny, à la gérante et au mari de celle-ci. La fille s'assit sur une chaise et se mit à pleurer. Melny enfila son pantalon, essayant de réfléchir mais explosa :
« Mais nom d'un chien qu'est-ce que toute cette pagaille, vas-tu m'expliquer toi ?» en s'adressant à l'hôtelier, la mine plus ennuyée que jamais.
C'est ce qu'attendait le gérant pendant que la matrone se tamponnait les yeux secs avec un grand mouchoir vert. « C'est la mère, elle ne savait rien de tout cela, sa fille est mineure, elle veut aviser la police alors vous comprenez que je ne pourrais pas faire autrement que de dire que je vous avais loué une chambre, que vous étiez libre de faire entrer qui vous vouliez, bref que vous avez amené la fille du dehors, qui va prouver-le contraire ! »
Melny comprit. Quel salaud.
« Combien vous voulez ».
« Mais... mais c'est-à-dire que la mère... je vais lui en parler ». Comédie d'une minute.
C'était le gros paquet, Melny n'avait pas la somme sur lui, mais le gérant trouva tout de suite du papier et un stylo en se fouillant
« Une reconnaissance de dettes ! » Il signa, la rage sur ses traits ; doublement rageur lorsqu'il vit que le gérant empochait l'argent et la reconnaissance, et non la mère, pseudo-mère.
Il était encore annihilé par la crainte d'un scandale et avait encore le souvenir de Tamatave tout frais à l'esprit.
« Excusez-nous, Monsieur Melny » pendant que tout le monde s'en allait, le gérant en dernier avec un sourire se voulant contrit.
Melny balaya son appréhension, le rattrapa parle col de la chemise si violemment qu'il le fit culbuter, roulant à l'intérieur de la pièce. Melny ferma vivement le verrou de la porte et bondit pieds joints sur le gérant en train de se relever. « Tu ne m'auras pas comme cela, salaud, salaud », et à chaque mot il martelait le crâne de l'autre au sol pendant que la femme, ou les femmes martelaient la porte de leurs poings.
Assommé, le gérant ne bougea plus ; il n'avait eu le temps de prendre aucune décision définitive devant la soudaineté de l'attaque, dans l'euphorie de son cerveau en train de faire des comptes fructueux.
Melny reprit son argent et le papier ruineux, passa par la fenêtre donnant sur la cour, sa descente fut facilitée par le toit de la cuisine basse juste sous ses pieds.
Revenu à son domicile, après avoir bu une gorgée d'eau, à même le robinet, il se sentit las, étrangement, pas physiquement, mais là dans son cœur, son cerveau, son âme. Il ne cherchait pas le bonheur inaccessible mais rien qu'une vie sans heurts. Au mot bonheur, chercher le bonheur, il se remémora un proverbe bouddhiste : « les fleurs disparaissent quand nous craignons de les perdre ». Quel rapport ! Il en trouva un. Dans son subconscient les « à quoi bon » - « pourquoi pas » - les points d'interrogation se succédaient rapides, en une ronde où la vérité se brouillait.
Pourquoi accomplir un travail routinier sans fin !...
Le gérant de l'Hôtel des Rocs n'oserait porter plainte, il devait plutôt éviter soigneusement tout contact officiel avec la police ; mais ce souvenir désagréable le décida. Il quitta son emploi et les pistes du Sud le happèrent dans des nuages de poussières soulevés par le véhicule qui le secouait interminablement.
Où s'en allait-il avec son destin qu'il percevait ridicule, avec son passé où ne surnageait strictement rien de viable ; tout serait-il inutilité sur ce monde ; inutile ou inexplicable, quelle différence ! Et il contemplait sa main salie de poussière rouge ; il la ferma machinalement, c'était un poing maintenant ; la main est une chose, le poing aussi ; il y a plusieurs choses alors dans une chose ! Y a-t-il plusieurs vies dans une vie !
Chassant ces pensées qu'il devinait vertigineuses, il abaissa son regard sur sa valise, toujours la même, si légère puis au travers de la vitre baissée porta son regard sur le paysage sans fin uniformément jaune et bosselé.
Un vent tiède se glissait dans, l'allée de cocotiers bordant la mer sans rides, face à la ville place de Tuléar. Melny erra, s'endormit le soir sur le sable blanc, au lieu de joindre un hôtel. Ses yeux se fermèrent sur une multitude d'étoiles. Il grogna « Eridan », la chercha d'un œil, ne la vit pas. Cela s'appelait coucher à la belle étoile. Il ressentit toute l'ironie de cette expression. Son étoile était sûrement enfouie dans la galaxie, où elles trament par milliards, comme les humains, sans but.
Petite ville tassée, peu ouverte, chaude et gluante à midi, Melny n'éprouvait plus ce puissant besoin d'évasion de jadis ; s'évader où ? Ça en devenait lancinant : s'évader de quoi ?
Il échoua dans une compagnie qui voulut bien le prendre comme collecteur de produits en brousse. Cuirs de zébus, peaux de crocodiles, pois-du-Cap, maïs et autres produits locaux. Maigre salaire.
« Vous en faites pas, on vit de peu dans la brousse ». Le ton était à peine moqueur. Il n'avait jamais atteint un niveau social très élevé, mais il se rendait compte qu'il descendait à un niveau de plus en plus bas. Le ressort était cassé, déjà cassé.
Son étroit dépôt empestait de peaux mal séchées. Les pois-du-Cap fuyaient des sacs mal cousus. De temps à autre de sa main droite devenue habile il attrapait un moustique trop zézayant. Personne ne viendrait aujourd'hui ; le poisson séché pendait lamentablement au-dessus de lui ; encore un morceau à bouillir ce soir, poisson séché, pois-du-Cap et l'eau d'un trou dans le sable où les zébus s'abreuvaient après les hommes.
Il ferma la case, se dirigea vers les manguiers aux fruits verts et murs, formant des grappes dans le lointain, d'un pas lent, sous le soleil picotant comme des aiguilles. Le marché du chef-lieu voisin devait, comme chaque semaine, fournir des réserves inépuisables de toaka gasy, jus de canne fermenté.
Ceci ne lui faisait pas vendre ses bouteilles de sirop que la compagnie lui avait cédé pour faire de l'échange. Il s'attarda sous les manguiers à l'épais feuillage, les mains, la bouche collantes de jus de mangues. Deux enfants venant vers les manguiers, pour ramasser des fruits, s'effrayèrent à son interpellation.
Il demandait de l'eau, ayant aperçu un récipient sur la tête de l'un d'eux. Récipient pour mettre les mangues. Melny, lui ne songeant qu'à se laver les mains.
« De l'eau ».
« Pas d'eau ».
Et les deux gamins s'enfuirent, abandonnant le récipient en chemin et criant de peur. Il haussa les épaules. Ou les enfants étaient familiers, trop familiers, ou ils craignaient, fuyaient le Vazaha. En chercher la raison était bien un effort inutile. Longeant les rizières en friches, il vit accourir à lui plusieurs Masikoro entourés de femmes gesticulantes.
Ils sont probablement ivres. Il ne pensa pas davantage ; une hache plate glissa sur son crâne, pelant tout un côté comme une orange, une sagaie entrant violemment dans le gras de la cuisse termina sa basculade dans la rizière desséchée où maintenant le sang coulait parmi les cris surexcités de la bande. Les yeux brouillés, il vit un voile recouvrir les choses et les êtres. Evanoui, assommé ou mort ! il ne bougeait plus. Son immobilité amena peu à peu le silence et l'inquiétude dans les yeux des assaillants.
La tête pansée comme un pacha oriental, la jambe raidie, Melny dévisageait la Sœur et sa blanche cornette, cherchant à comprendre, mais il se rendormit sous l'effet de la piqûre qu'elle venait de lui pratiquer.
Depuis plusieurs jours, il se promenait maintenant dans la cour de l'hôpital, lentement autour des flamboyants, allant d'un banc à l'autre.
Le médecin-chef lui avait dit :
- C'est une des légendes tenaces, fort répandues dans toute l'Ile.
- Quelle légende ?
- Celle dont vous fûtes victime.
- Dommage que l'on ne m'ait pas informé avant de cette légende, constata avec amertume Melny.
- A quoi cela rime-t-il ?
- C'est à l'approche de la saison des mangues. Une peur presque panique se répand parmi les gens de la brousse, car selon eux, c 'est la période où le Vazaha « mpakafo » vole les cœurs des enfants pour les manger. L'origine de cette légende reste incertaine mais s'est fortement ancrée dans les esprits, d'où la crainte du Vazaha isolé pendant la saison des mangues seulement ; de malheureuses coïncidences vous ont fait passer pour un « mpaka fo », admettez-le.
- L'admettre, ha ! ha ! j'admets surtout que cela me fait une grosse tête et une belle jambe ; ils sont considérés irresponsables !
- Oui et non, l'on a arrêté quand même le chef de village.
- Pour la forme, n'est-ce pas ; il sera libéré quand la saison des mangues sera terminée !
- Peut-être.
Melny s'en fut boitillant vers le jardin de l'hôpital où arrivaient les relents de la pharmacie et, à une douleur le tiraillant à la base de la nuque il se récita quelques sages paroles lues jadis, aussi bonnes pour lui que pour ses agresseurs.
« Seule la souffrance existe et non celui qui souffre, il y a l'action et non pas l'auteur, il y a le chemin mais non le voyageur ».
Car lui, n'était rien là, sur son banc, c'est le chemin qui était tout ; quel chemin parcourir maintenant.
La compagnie l'avait remercié. Il avait senti qu'on rejetait les torts sur lui, qu'il avait été maladroit.
« Fauteur de troubles » avait murmuré le gendarme enquêteur à l'oreille de l'infirmier.
Son désir de faire une bonne petite carrière ou seulement un agréable séjour outre-mer s'éloignait de plus en plus de la réalité. Ses études, ses diplômes, du papier. Le malheur aussi d'être venu dans l'inconnu, seul, sans relations. La crainte d'avoir de nouveaux ennuis, le fit vagabonder diminué, avec un restant de boitillement et le cerveau de temps en temps douloureux, comme plein de poussière.
Oui ! quoi maintenant. « Les mauvaises herbes apparaissent lorsque nous craignons de les voir croître ».
Les goélettes faisaient le va-et-vient sur la Côte Ouest amenant des tissus, du savon, emportant du sel, du riz, tout ce qui était bon pour le transport. Coque verte, voilure blanche, Melny en observa une toute neuve et la détailla avec plaisir. Monter dessus, partir, n'importe où. Elle allait à Majunga en plusieurs escales. Cette fois, il ne se fixa pas de but précis ; là où cela lui plairait, il descendrait.
Les pirogues revenant du large, chargées de poissons colorés, de tortues géantes ; les pêcheurs chantonnant ; les feux de nuit autour desquels grésillait du poisson empalé ; la voile enroulée sur trois piquets, formant tente-abri sur le sable tiède. Melny s'attardait inconsciemment à ces images comme si son esprit agissait indépendamment de sa volonté. Volonté bien émoussée, volonté de quoi faire ! pourquoi ? Plus il scrutait cet avenir, moins il y voyait.
« La nature du ciel est primitivement claire, mais à force de contempler la vue s'obscurcit ». C'était curieux de ce qu'il se rappelait de paraboles bouddhistes en ce moment, bien qu'il n'eût eu que peu de lectures sur cette question, pendant sa vie d'étudiant.
La goélette « TONGASOA » leva les voiles, avec un chargement de riz, de manioc séché et Melny accroupi près du mât central, sa valise dont le carton se gondolait, à ses côtés, tenue fermée par une cordelette de raphia, la fermeture d'origine ne fonctionnant plus, ayant été fracturée lors de son absence malheureuse du dépôt pillé.
Des images défilèrent sans ordre : la mer, claire et verte, des marsouins joueurs, du mais bouilli, de rares mouettes des riens vis-à-vis de l'imposante nature. La goélette s'ancra en face du pays Sakalava, à proximité d'un village assez dense souligné par des rangées de cocotiers. Sur le vacillant appontement s'entassa la marchandise et quand la « TONGASOA » repartit, Melny la regarda, comme oppressé jusqu'à ce qu'elle eût disparu de l'horizon, il se leva alors du sac de riz sur lequel il était assis, empoigna sa fidèle valoche, comme il disait et se rendit dans le village silencieux écrasé sous le soleil de midi.
Il fit l'achat d'une case indigène au bord de la mer dans le village des pêcheurs, ainsi qu'une pirogue dont il goudronna le fond et blanchit le reste. Ses premières pêches furent catastrophiques, novice qu'il était, puis peu à peu il s'habitua en suivant les autres pêcheurs.
Les soirs au pied de sa hutte, il regardait le soleil orangé rentrer dans la mer, en écoutant une guitare locale, valiha lointaine, égrener toujours les mêmes notes mélancoliques, et alors qu'il se croyait enfin heureux, un peu heureux, libéré de tout préjugé, le poids de la solitude vint peser sur sa couche, large natte jaune et fraîche.
La concubine qu'il prit au village ; fille d'un Merina de passage et d'une Sakalava bien rabougrie maintenant, plus bronzée, dorée que noire, chantait à longueur de journée et lui procurait des nuits plus douces avec sa peau lisse comme la lune. Il perdit tout contact avec les « civilisés » représentés par quelques Européens de l'endroit. Ils ne le saluaient plus ; ce fut réciproque, ainsi que du mépris qui planait comme un drap sale et invisible.
Melny semblait vidé plutôt de tout ressentiment. « Ben quoi je ne leur demande rien » et haussait des épaules quand l'un d'eux passait le soir dans le village, furtivement pour aller coucher avec une fille de pêcheur.
Parades, mascarades ; le vernis d'éducation, d'instruction gratté, qu'étaient-ils d'infiniment supérieurs !
Il le constatait malgré lui quand l'homme réapparaissait sous cette couche protectrice de la société ; les nuits de beuveries, les chasses à la fille, n'importe laquelle.
Le soleil les malmenait de temps à autre et, il trouvait à sa balance pesée, sa vie, plus belle, plus propre, plus misérable aussi ! peut-être ! car rien n'était moins sûr. Il ne pensait plus à son acte, son retrait de la vie « supérieure » comme d'une lâcheté, d'une lassitude, ou plutôt il s'efforçait de ne plus y songer.
Quand une petite fille cria dans la case où œuvraient deux vieilles Sakalava, il éprouva une joie nouvelle, subite : il était père. Ce n'était pas une blanche, une noire, une jaune, une métisse, c'était une vie issue de lui et qu'il fallait dès lors protéger.
Les années s'enfuirent, tous les jours identiques avec les marées s'étalant en murmure et jets de mousse blanche, les orages bruyants et rares et le ciel immobile sans mystère.
L'enfant précoce devint une jolie jeune fille trop vive, au regard voilé ; on ne savait de quelle mélancolie. Les boutres passaient voiles déployées, aiguisant la nostalgie de ceux qui les contemplait aux pieds des cocotiers. Quand l'un d'eux accostait à la frêle passerelle plantée de travers dans la vase ; royaume de crabes noirs, la fille de Melny s'y rendait comme beaucoup d'autres indigènes, rompant en cela une monotonie quotidienne que lui, Melny n'éprouvait plus depuis longtemps.
Un jour le dernier boutre de passage s'en fut avec la marée haute ; Melny assis près d'un feu de brindilles odorantes sur lequel cuisait un poisson bleu, resta ainsi jusque tard dans la nuit, sa concubine étant déjà endormie, vieille et triste.
Sa fille n'était pas revenue de l'appontement. Partie. Partie avec le boutre. Melny l'avait pressenti ; elle ne voulait plus rester avec ses coquillages, les noix de coco, le sable doré comme elle. Toujours à la même place alors que là-bas au-delà de l'horizon l'attrait de l'inconnu attirait inéluctablement et chaque goélette au large, de ses voiles blanches battantes et gonflées par le vent était comme un grand signe de la main : « viens avec nous ».
Les lendemains pénibles, lui mirent la réalité dans les mains, dans le cœur, il s'aperçut qu'elle était son seul lien à cette vie dérisoire, son seul plaisir. La voir grandir, vivre près de lui, évoluer, changer, embellir, sourire, chanter et même pleurer, tout cela il en avait besoin égoïstement, tout cela il ne l'avait plus. Et cela seul était son tout, son but, provisoire, temporaire bien sûr, mais qui le préoccupait suffisamment pour ne plus chercher à voir après ce but au-delà d'elle où réapparaissait le grand vide du destin.
Il se trouvait contre son gré devant la grande question qu'il avait su si longuement éviter. Attendre de blanchir comme les têtes de tortues sur la dune !... Il prit sa pirogue et pagaya au large, toujours plus au large, jusqu'à l'épuisement total, en haute mer, dans les vagues dressées comme des murs où sa branlante embarcation allait chavirer, supprimant tout retour à terre ; la décomposition parmi les planctons.
Il gît inanimé dans le fond de la pirogue ramenée par la marée nocturne, échouée sur le sable luisant de la plage. Il ouvre les yeux, la lune lui dit : « rester, partir où ? ». Où, nulle part, aller nulle part, c'est là sur terre son nulle part. « La souffrance seule existe et non celui qui souffre ». Même dans la douleur toute morale. Et il effaça lentement tout souvenir, le sable s'écoula entre ses doigts noueux.
Le riz fume chez la vieille compagne ; le poisson sèche. Les marées n'amènent rien, travaillent pour rien, éternellement, sans vouloir, sans savoir et l'appontement reste implacablement désert du retour de sa chair.
La notion du temps peu à peu lui échappe ; toujours le même horizon ; sans pensées, ni désirs. A-t-il atteint le bonheur ! la béatitude ! ou seulement l’abrutissement !
Qu'importe.
Qu'est-il d'autre qu'un grain de sable dans l'immensité amplifiée de la nuit où la voie lactée évolue dans le néant.
Louis Szumski