
(Veztival-infotourismemadagascar.com)
Mardi. La foule s'accumule peu à peu sur la place du marché d'Ankilimalinika. Un léger vent de mer fait flotter les lamba, généreusement fleuris de tissu imprimé, qui drapent les épaules des hommes. Gais drapeaux qui s'animent dans les gesticulations, lorsque, attroupés devant des tas de manioc vert, vendeurs et acheteurs discutent de la fermeté, de la grosseur, de la fraîcheur des tubercules à vendre. Les femmes ont des robes encore plus vives de couleurs avec des pétales partout, mais nulle abeille n'ose s'y poser, faute de pollen à butiner.
Dans la fine brume de poussière que soulèvent les pieds nus, cela provoque un tableau dont les yeux s'étonnent et quand les taches plus sombres, les seules, de zébus passant lourdement dans la foule, font des motifs abstraits de pelages impersonnels zébrant le marché colorié de leurs pas lents, il ne reste plus qu'une avantageuse comparaison avec la palette de certains peintres flamboyants contemporains qui ne sont plus que grisaille à côté.
Mais, pour l'instant, personne n'agite ni ne mélange des tubes de peinture. Ce sont les jeunes gens qui s'ébrouent, se réunissent en groupes de plus en plus denses, avec cette particularité commune que leurs têtes sont coiffées de chapeaux neufs ou frais brossés. Les groupes de filles, faraudes, se forment sous les ombrages ténus des tsinefy aux branches amaigries bordant le marché dont le centre, avec le soleil montant, se vide imperceptiblement comme pour laisser place à un spectacle.
Chaque cercle de jeunes représente un village des environs. Ils se dévisagent d'un groupe à l'autre, se soupèsent du regard, se bousculent entre eux comme pour se dire : "vas-y, toi, vas-y" pendant que le vide créé sur la place devient impressionnant. Des fous-rires fusent des groupes de jeunes filles, harcelant de mots hautement prononcés les jeunes hommes, plus flétris que flattés.
Les hésitations et murmures se poursuivent ainsi pendant que le soleil zénithal amorce sa route vers l'Ouest ; puis, d'un clan de filles particulièrement moqueuses l'on entend : « puisqu'il n'y a pas d'hommes ici, allons sur la place, chanter, danser ».
Ranjala - FB Madagasyart 2019
C'est le coup de trique habituel. Aussitôt démarre un paquet de jeunes se décoiffant, amarrant leur lamba à la ceinture, pénétrant sur l'emplacement vide réservé au dorango, sifflant entre leurs dents, faisant vibrer, de leurs talons assénés, le sol rouge, le bras en l'air comme pour un appel, une provocation.
Naturellement aucune fille n'est allée chanter ni danser. Toutes, dans des cris de volaille pourchassée, font brusquement un cercle de fleurs d'étoffe, comme une énorme couronne dédiée au futur vainqueur qui évoluera dans cette arène ainsi formée.
Le premier groupe d'hommes n'attend pas longtemps. Les mêmes gestes sont répétés par le clan d'un autre village qui pénètre par le côté opposé en recueillant des applaudissements encourageants des assistants qui zézayaient des propos ressemblant à des paris. Puis de chaque groupe ainsi affronté sort un jeune Masikoro s'agitant, dansant surplace, virevoltant face à face. La foule compare ; eux se jaugent de la tête aux mollets ; cela peut durer interminablement, car si l'un des deux estime que le combat sera en sa défaveur, il n'ose se retirer, les quolibets pleuvant alors, et il compte sur la lassitude de l'autre qui se retirera avant lui.

C'est toujours les jeunes filles bruissantes qui se lassent le plus vite et qui stoppent ces préliminaires sans issue en les huant copieusement. Tête basse, ils disparaissent dans les derniers rangs où ils se font oublier, faisant place à deux nouveaux concurrents.
Mais le plus souvent le combat a lieu sous les hurlements d'approbation. L'approche se résume alors à se jeter l'un contre l'autre pour saisir l'adversaire d'une même prise, l'un tenant l'autre par la tête et la cuisse. Ainsi accolés il s ' agit de faire toucher le dos au sol par force, par astuce, par soubresauts.
Parfois ils se soulèvent à tour de rôle mais, de retour à terre, ils sont toujours debout, essoufflés déjà. Le plus résistant l'emporte à l'usure, le plus rusé l'emporte aussi souvent, provoquant la chute volontairement, comme battu d'avance, l'adversaire, sur lui, se croyant déjà vainqueur ; alors, d'un coup de reins il le retourne sous lui, ébahi, les deux épaules prestement appuyées au sol.et plus prestement relevé encore, dansant sa victoire devant le vaincu déçu d'avoir surtout été si facilement roulé.

Il a droit aux manifestations verbales fort bruyantes, le plus fort ou le plus malin ; son visage rayonne de fierté, il est acclamé. Les filles le considèrent curieusement. Mais d'autres combattants s'avancent déjà, voulant jouir à leur tour du succès, de l'admiration féminine.
Quand tombe le soleil dans l'orangeade de l'horizon les combats s'arrêtent, car dans la semi-obscurité descendante, le dorango dégénère trop souvent en bataille non franche, difficilement discernable des spectateurs. Ainsi, spontanément, le marché du mardi se trouve clos dans les rumeurs de voix s'atténuant au fur et à mesure du départ des groupes de jeunes gens précédés par ceux des jeunes filles qui se décrivent les lutteurs les plus valeureux.
Arrive le vent nocturne au goût marin qui balaie la place, déserte jusqu'au mardi suivant. Et cela se répète cinquante-deux fois par an.
Tsihombe 1934
Louis SZUMSKI