• * Le revers

     

    Le revers

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        " Tu sais, Redalo, si tu es mal considéré, il y a sûrement une raison, tous tes ennuis tu les cherches un peu".

       Redalo, cheveux huilés, joues rondes, sain et vigoureux, grimaça son effarement devant cette affirmation de son ami, Davia.

        Ça un ami ! se mit-il en même temps à penser.

       -  Mais pourquoi me dis-tu cela, Davia, je ne te demande rien ?

       -  Tu ne vois pas ton air malheureux, là, assis sous ton kily, sur une grosse racine qui porte le siège de ton derrière, à force d'occuper le même endroit aux heures chaudes et souvent aux autres.

       Redalo se tut, désemparé, continuant à gratter machinalement sa fine valiha reluisante qu'il entretenait avec soin.

        Les sons, doux, tristes presque, fusaient dans les branches épaisses où quelques oiseaux après deux ou trois notes se voulant mélodieuses, se taisaient, comme à l'écoute du musicien solitaire, alors qu'en réalité, ils lustraient leurs courtes ailes brunes, à petits coups de bec brillant comme des ongles peints.

     

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       Redalo voulait croire, ne les voyant pas dans le feuillage touffu, qu'ils l'écoutaient, et de repincer les cordes souples, jouant pour eux, au moins sans histoires, alors que personne n'enregistrait les sons en cet instant, Davia l'ayant quitté  d'un haussement d'épaules, désabusé.

       Ils étaient, liés par les fatidra, frères de sang pourtant. Davia n'avait nullement l'intention de le blesser, pour lui, c'était plutôt une réflexion d'affection bourrue, d'un grand frère protecteur.

       Pour Redalo, engourdi par la chaleur, son ami trahissait leur serment d'amitié, l'attaquait soudainement au lieu de l'aider. Jusqu'à lui qui me parle sinon durement, sans sympathie; pourquoi m'en veut-on ainsi  ?

       « Les soirs de marché, je fais chanter les jeunes filles, danser les garçons et même, je chante pour eux, adoucissant leurs heures de repos, ma valiha gommant les nuages qui errent dans leurs têtes; je les vois qui rêvent, ferment les yeux, je les emporte loin de la terre, mieux que le rongony (chanvre) qui, s'il leur donne des visions colorées fantastiques, leur donne aussi des lendemains enrobés de plomb, de la tête aux pieds, tandis que moi, je leur prodigue de la musique, de la douceur, des lendemains frais et sans morosité ».

     

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       C'est du moins ce à quoi songeait Redalo qui en échange ne semblait percevoir que de l'ingratitude. La preuve formelle éclatant, à l'instant, à ses oreilles par la bouche de Davia.

       Davia avait pris son angady effilée et le sentier tortueux s'insinuant sous les branchages de la forêt si proche où des tubercules lourdes d'eau s'enterraient sous les buissons trapus.

       Il réfléchissait sur son ami et se demandait encore comment il avait pu lui dire une semblable vérité ; un peu brutale, irréfléchie ; cela lui était sorti du bout de la langue, en apercevant une fois de plus Redalo, maussade et prêt à geindre à son approche. Il avait coupé court, mais pourquoi ? Et, avait-il raison en lui disant cela ?

       - Qu'est-ce qui m'a pris ? Et il se fouillait l'esprit ne trouvant aucune faille où s'accrocher, son ami étant l'innocence même, pourquoi cette provocation ?

       Pourquoi les autres le méprisaient-ils un peu, voire le haïssaient ?

       Pourtant le village était célèbre pour son joueur de valiha qui était souvent appelé aux environs pour animer des fêtes. Aux environs aussi où il n'était parfois pas appelé. Mais, était-ce interdit ? De jouer de la valiha aux jeunes filles désœuvrées revenues de la corvée d'eau qui se tressaient des nattes en l'écoutant, oubliant en cela que le manioc cuisait mal sur un feu où le bois s'éteignait faute de soins.

     

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       Il les charmait autant que son instrument, naturellement; ses dents qu'il avait et qu'il savait blanches laissant souvent s'épanouir des sourires séduisants, ambigus ; mais pour laquelle des filles présentes étaient-ils destinés, avec son regard planant toujours un peu au-dessus de leurs têtes graciles comme regardant l'infini où se mourait sa musique, tremblotante et harmonieuse à la fois.

       Parfois, l'une d'elles, prise d'audace, l'interpellait, lui disait de chanter, avec le secret sentiment que c'était pour elle seule qu'il allait le faire, et au dépit des autres, néanmoins disposées à dévorer des yeux le chanteur indifférent qui les agaçait malgré elles, son regard ne s'attardant jamais sur l'une d'elles précisément, d'où tout espoir restait permis à chacune sans qu'aucune puisse se targuer d'avoir son attention.

       Des scènes avaient lieu le soir dans les cases sombres permettant toutefois d'apercevoir les étoiles et la lune laiteuse comme moqueuse par les mille interstices des parois de vondro mal tassé. On reprochait le manioc mal cuit, la viande brûlée dans la braise.

       Jamais il n'était question de Redalo mais il était présent à l'esprit des chamailleurs.

       Les hommes, furibonds, digéraient mal, les plus jeunes sifflaient dans leurs minces flûtes de bouviers, mais plutôt rageusement, ce qui avait surtout le don d'irriter les belles au lieu de les charmer.

     

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       Et pourtant, les soirs de fêtes, les uns et les autres, tous ensemble étaient satisfaits d'avoir Redalo parmi eux ; mais les regards s'épiaient, épiant Redalo que personne ne savait dans sa brume caressante, qui ne se préoccupait pas de toutes les méfiances nullement provoquées.

       Jusqu'à ce jour où Davia vint faire une écorchure dans l'ombre lente de son rêve quotidien. Vaguement il se sentait mal aimé ; d'où, quand on le surprenait seul, la découverte de son visage voilé de mélancolie ; d'où, confiant en Davia, il se plaignait à lui quand ils se rencontraient.

       -  Non, je n'irai pas à cette fête.

       -  Mais il faut que tu y ailles, Redalo, on compte sur toi, répliquait Davia, avec un pincement au cœur en pensant au succès habituel qu'il y obtiendrait.

       - Oh ! je ne sais encore, j'ai parfois l'impression qu'on me déteste, il y a des regards de femmes qui brûlent je ne sais de méchanceté ou de plaisir, il y a des regards d'hommes qui me détaillent avec insistance comme si je leur avais pris quelque chose.

       - Vraiment, Redalo, tu te fais des idées, si on te demande, c'est qu'on t'aime bien.

       Il est utile que tu y ailles, voulait-il dire.

       Et Davia repartait vite, en voyant défiler une fille convoitée qui lui restait fermement hostile, tandis que Redalo, s'il voulait, lui...

       Non, il ne faisait de mal à personne, avec sa frêle valiha, il ne prenait rien à personne, il donnait, croyait-il encore quelquefois.

       Mais le subconscient, les arrières-pensées de ses auditeurs, il les écorchait comme du fil de fer barbelé hâtivement posé, pourtant ce n'était que les airs les plus doux qu'il soutirait de quelques cordes raides, pourtant il chantait la puissance des hommes, la beauté des femmes, la bonté de la terre.

       Et tout cela donnait du fil de fer barbelé, jusque dans la tête de son ami le meilleur, d'où son air de plus en plus morose, éperdu, ne comprenant pas, jusqu'à vouloir fuir, mais où.

       Et tard dans la nuit la valiha jouait à la lune, aux oiseaux endormis.

      Eux du moins passent, sans rien lui reprocher, sans arrière-pensée agitée avec.

     

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    Louis SZUMSKI


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