• * A l'eau

     

       Anademby-Village avait même une case, branlante comme les autres, qui servait de classe, lorsqu'un enseignant itinérant surgissait, en des périodes si espacées qu'on ne se rappelait plus la date de son dernier passage.

      Mais il n'y avait pas que cela sur ce plateau de l'Androy, à deux pas de la mer, en contre-bas, où les dunes se baladaient au gré des vents, allant toujours de préférence recouvrir quelques pieds de mil poussant (si l'on peut dire) au fond d'une excavation.

      Quant à la mare-abreuvoir, l'arbre qui trônait au milieu creva discrètement une nuit sans lune, perdant feuilles et branches, pour dire qu'elle était le plus souvent asséchée.

     

    A l'eau

    Alain Rasolofoson blogspot.com

      Laissant quelques vieillards pour garder les lieux et surtout les tombeaux carrés, d'une blancheur qui picotait les yeux, sur lesquels des aloalo mimaient des scènes pastorales que vécurent les ancêtres, le clan s'en fut vers d'autres cieux plus cléments afin que leur bétail ne dépérisse davantage, en attendant que la période sèche, qui parfois s'étale sur des années, appartienne au passé et permette le retour dans les vastes clairières sahéliennes, si chauves pour l'instant.

       En longeant la côte, le clan échoua aux abords de la plaine masikoro et, estimant qu'il y avait de la place pour eux, s'installèrent à côté d'Ankilimalinika.

       Comme toujours dans ces cas-là, les Antandroy ne fusionnent pas, érigeant leur village à part, non loin du village masikoro, qu 'on dut chiffrer alors en Ankilimalinika I pour les Masikoro et II pour les Antandroy, pour éviter toute confusion.

      Il ne s'agissait pas de faire de grands travaux, n'étant que de passage, dans le pays masikoro.

    De grands travaux ils n'en faisaient de toute façon pas plus chez eux, leurs cases n'étant que de simples abris, tandis que les tombeaux sont à l'épreuve du temps.

     

    A l'eau

    FB Madatrek

      Car ils n'effectuaient qu'un séjour sur terre, dans l'attente de se joindre aux ancêtres qui possédaient, paraît-il, des pâturages où le bétail, alourdi de graisse et d'herbe, ruminait paresseusement au son de leurs flûtes sur lesquelles se posaient les oiseaux, y prenant des leçons de chant.

      En attendant, les femmes, elles, ne rêvaient pas jusque-là ; les hommes dédaignant de creuser une mare pour recueillir l'eau de pluie, elles devaient aller, comme en Androy, à la queue leu leu, puiser de l'eau dans les « trous » des hameaux voisins.

     

    A l'eau

    Danielle Szumski

     

       Après tout, c'est la coutume. C'est leur rôle d'aller chercher de l'eau ; pourquoi cela changerait-il, se dirent les hommes.

      Mais aux périodes sèches qui s'étendaient hors de l'Androy, les hameaux voisins ronchonnaient plus que quelque peu, apostrophant les Anadembiennes :

      « Vos maris ne peuvent-ils pas creuser un trou comme tout le monde ?»

       Sans répondre, elles puisaient, humiliées, et à la longue cela devenait lassant pour elles.

     

    A l'eau

     

       Les hommes, tant qu'il  y avait de l'eau, ne se creusaient pas le cerveau quant à sa provenance, et comme les femmes étaient soumises aux rigoureuses lois androyennes sur le mariage, elles n'avaient droit à ne faire aucune suggestion à ce sujet, l'homme décidant de tout.

    De plus en plus brimées, les femmes d'Anademby se concertèrent pour savoir comment elles pourraient amener leurs hommes à leur creuser un puits, car elles en avaient assez des quolibets où leurs maris étaient traités de chefs, mais chefs des fainéants.

    Comment braver la coutume ? Car il leur était interdit de creuser un trou d'eau, sinon il y a longtemps qu'elles se seraient attelées à la tâche. A chacun son travail.

    C'est de la mer que leur vint la lumière. La sécheresse sévissant partout cette année-là, la nourriture se raréfiait aussi ;  peu de maïs, plus de manioc. De rares racines acqueuses déterrées en forêt ne suffisaient pas.

    A dix kilomètres d'Ankilimalinika, la mer rabotait la plage avec une odeur de poisson. Cela se mange.

    Elles décidèrent en chœur, au lieu d'aller à l'eau, les vivres devenant de moins en moins palpables - cela se voyait dans les grands yeux interrogatifs des enfants, de joindre la mer ce jour-là plutôt que d'affronter à nouveau les femmes des hameaux voisins qui commençaient à défendre leur eau âprement.

    La longue journée avec les marées qui princièrement s'étalaient, fit qu'au crépuscule doré comme une orange frottée de crème à bronzer, les femmes s'en retournèrent, des poissons emplissant leurs récipients sur lesquels le soleil jetait ses dernières lueurs, comme si elles transportaient sur leur tête un magot d'or et d'argent.

    A l'eau

    FB Toliara tsy miroro

    L'accueil des hommes, de retour des champs ingrats, fut chaleureux pendant que les femmes se dévisageaient d'un regard complice.

    Ils grillèrent les poissons faute d'eau pour les bouilir. Les estomacs ronronnants commencèrent à s'essouffler tandis que les femmes exagéraient leur lassitude par de profonds soupirs.

    Les hommes s'entre-regardèrent. La nuit étant venue, il était exclu que les femmes sortent. Et la soif était là comme une râpe dans les gosiers.

    Bougons, quelques hommes, désignés par le chef du clan, durent se lever, se saisir des cruches - de jour, quel déshonneur !  et se faufiler comme des voleurs vers la mare la plus proche, où heureusement tout le monde dormait.

    Mais plutôt que de subir une nouvelle fois semblable honte, les hommes d'Anademby se dirent que, bien que de passage, cela pourrait durer longtemps ; alors, autant creuser un trou pour que nos femmes ne perdent pas de temps au loin.

     

    A l'eau

    Dave Fangitse - FB Dave Emilio

    Ce résultat avait été obtenu grâce à l'astuce des femmes qui maintenant pouvaient palabrer avec celles des villages voisins, à égalité, bombant le torse, cambrant la taille, le verbe haut, ayant conduit leurs hommes où elles voulaient, sans pour autant avoir troublé l'harmonie du clan.

     

     Louis Szumski

     


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