• * A cause des voatango (le chien)

     

    A cause des voatango

    Danielle Szumski

       Le chien trottait devant le vieil homme, se retournant de temps en temps comme pour voir s'il le suivait. Ils étaient restés ensemble, depuis une mémorable rencontre.

      Pour l'heure, ils se dirigeaient vers le champ des courges d'eau, seule plante désaltérante sans épines qui, presque miraculeusement, verdissait en boules rebondies dans l'Androy.

      Là, sécheresse et chaleur se donnent la réplique, faisant tirer la langue aux animaux et ceignant le front des humains d'une couronne de perles de sueur.

       Sur les lieux, le vieux Tsikizahe coupa d'abord une pastèque en deux pour la céder au chien dont la queue frétillante était pleine de reconnaissance, puis il amassa plusieurs voatango bien verts et mous au doigt dans une sobika aux fibres usées.

     

     A cause des voatango

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       C'était la corvée d'eau locale, la pluie, les ruisseaux étant d'un autre monde. Au village chacun reçut sa part pendant que le chien repu d'eau calmait l'étonnement du coucou perché dans l'ombrage, qui s'étonnait de tant de mansuétude de la part d'un homme.

      - Le vieux Tsikizahe pourrait mieux te le dire, mais si tu ne me crois pas, il pourra te le confirmer : dans ce cas-là, fais-le un jour qu'il aura bien mangé sinon il risque aussi bien de te piéger et te faire passer dans un bouillon dont j'aurai ma part.

      Le coucou, désemparé, en oublia de pousser son cri, mais la curiosité fut plus forte, il sauta seulement sur une branche plus haute et dit au chien qu'il le croirait volontiers, qu'il n'avait qu'à raconter, qu'il l'écoutait.

       Tsikizahy était en somme le marchand d'eau du coin et soignait particulièrement son champ de melons d'eau.

       Astucieux, il l'avait établi fort loin, aux confins des limites de l'Androy, proche de la Manambovo qui, la plus grande partie de l'année, n'était qu'un lit de sable ; mais quand les orages, violents, extrêmement rares, s'abattaient dans le nord, elle devenait un torrent dangereux qui, après son passage, laissait pleines d'eau boueuse toutes les cavités naturelles submergées.

     

    A cause des voatango

    Anna Gabriela Guerrero Serdan - unicefusa.org

      C'est au pourtour d'un lieu truffé de ces excavations de liquide trouble que ses melons se gorgeaient de sève.

       Seulement il n'était pas le seul à connaître cet endroit et une nuit son champ fut dévasté, si bien que les cucurbitacées n'étaient plus que compote parmi les feuilles jaunissantes sur leurs tiges ligneuses, rampantes comme des serpents morts.

       C'était un crocodile, plus vieux certainement que Tsikizahe, qui vivait retiré, déçu par ses compagnons plus jeunes et voraces. Le vieil homme guetta la nuit suivante devant un trou creusé à deux mètres, puis recouvert de lianes et de voatango juteux : au milieu était posé un morceau de viande de chèvre décomposée comme les voay l'aiment. L'odeur violente attira immédiatement la bête qui disparut avec le clayonnage au fond de la fosse, à peine la viande happée.

      Le crocodile prisonnier battit de la queue. Tsikizahe se débattait avec ses cordes, et les deux vieux luttaient, l'un pour prendre l'autre ; mais l'animal aux dents longues eut le dessus, ayant facilement sectionné les cordes qui commençaient à l'empaqueter.

     

    A cause des voatango

     

       Tsikizahe se retrouva dans la gueule du crocodile qui, n'aimant que la chair faisandée, ne l'engloutit pas tout de suite et le traîna dans son antre.

      En route, passa un corbeau, à la tunique de maître d'hôtel :

      « C'est bien, ça, voay ; cet homme est méchant, il nous chasse toujours de son champ à coups de pierres; vas-y, à coups de dents, venge-nous.»

      Un bœuf noir grattant des cailloux le vit à son tour : « Ah ! on va enfin pouvoir aller dans son champ sans qu'il nous frappe avec son sale bâton, nous laissant à brouter la caillasse. Ne le lâche plus, je garderai ta part de voatango ! »

     

    A cause des voatango F.Roumeguere

     

      Un chien rôdant au bord d'un marigot, humant la boue humide, de soif torturé, rencontra le crocodile s'apprêtant à y pénétrer.

      « Ça alors ! toi tu te défends : de l'eau, des courges, de la viande, des os, tu peux rire, toi, hein ! le destin ne t'oublie pas ! »

       Le crocodile infatué rit, mais sans lâcher sa proie.

      Et le chien reprit : « Regarde-le comme il gigote ; on croirait un vermisseau ; c'est à se tordre la gueule ouverte ! » Et c'est ce qu'il fit. Par contagion, et pour ne pas être en reste, le voay rit à son tour, toutes ses dents au soleil, pendant que Tsikizahe roulait au sol, mais si vivement qu'il disparut dans un famaty branchu.

      Le crocodile comprit vite. « Je vais prévenir tous les miens pour qu'ils ne laissent plus un seul chien errer. Dévorés, vous le serez tous.»

      Le chien, à bonne distance, calmement répliqua : « Tous les miens seront avisés de ton serment et ils aboieront chaque fois qu'ils verront ceux de ta race s'approcher trop de l'homme ; ainsi il sera sur ses gardes.»

      Le vieillard sur son arbre, ayant suivi le dialogue, enchaîna en décrétant que désormais le chien sera son compagnon et bénéficiera de sa protection.

      Le coucou en oublia de happer un insecte zézayant audacieusement devant son bec et s'envola à la recherche d'un nid, enviant, à tire d'aile, le sort du chien ami des hommes.

     

    A cause des voatango

     

    Louis Szumski

     


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